Dimanche 20 juillet 2008 7 20 /07 /Juil /2008 14:20
- Publié dans : Les Chronique de Dimitrius (récit violent et yaoi) - Par Rickaël

Une nuit sous les alizés...



En cette période noire de tempêtes, d’ouragan, de tornade, et autres résultantes de se que certains appèlent « la colère des cieux » – réaction typiquement humaine de nommer l’inexplicable – rares étaient les navires qui osaient prendre le large et affronter toute cette rage. Peu nombreux étaient les équipages qui osaient appareiller. Parmi la poignée qui ne restaient guère mouillés au port, un peut être deux, revenaient au complet ces temps-ci, alors que seulement trois voir quatre bateaux revenaient au port, mais avec des membres d’équipage manquant, mais aussi, presque toujours, des dégâts matériels importants. Quant aux autres, jamais ils ne revenaient à quai. À chaque retour au port, des festivités étaient improvisées, mais aussi, des cris, des larmes, des pleurs, des familles blessées, déchirées et brisées… Des veuves – en ces temps difficiles point de place pour la superstition : les femmes aussi embarquaient - des veufs et des orphelins versaient leur détresse sur les docks, comme si leurs douleurs auraient pu leur ramener leurs disparus. Cet épisode trouble, ces temps sombres de l’histoire de l’humanité, avaient quelque chose de plaisant, de délectable et de savoureux pour moi. Sentir toute cette souffrance, qui émanait de ces inférieurs, était comme une douceur sucrée dont je me délectais de chaque saveur, chaque arôme, et de chaque nuance toutes si différentes, si subtiles, si riches, si fortes et si fragiles à la fois ; mais surtout, tellement exquises… L’odeur du désarroi n’était qu’un subtil et délicieux parfum qui embaumait le port et même la ville tout entière. En ces temps de désespoir pour les mortels, il ne m’était que plus aisé de profiter de la crédulité de ces êtres informe et inachevé qu’étaient les hommes. Ils étaient prêts à prier le ciel et les enfers, à croire en dieu ou en Lucifer, à vendre père et mère contre un peu d’espoir. Il m’était donc aisé de les manipuler à ma guise ces esprits faibles et affaiblit. Quelque par – d’il n’y avait pas cette enivrante odeur – cela faisait perdre tous les charmes du jeu. En un mot, ils étaient bien trop vulnérables.

Cela faisait déjà un temps que j’avais achevé mon dernier défit et cela au sens propre du terme. Cette fois-ci, je m’étais plu à braver les interdits. J’avais fait d’un jeune homme – presque encore un enfant – un habitant de la nuit. Quel jeu palpitant avait-ce été ! À force de décoctions, je lui avais fait oublier jusqu’à son nom. J’avais ensuite pris grand soin de le lâcher dans la nature, seul, bien sûr et livré à lui même. Je l’avais observé d’assez près pour qu’il sente ma présence, et d’assez loin pour qu’il ne puisse me voir. J’avais fait mien son désarroi et sa détresse. Chacune de ses chutes n’avaient été à mes yeux que merveilles. Ses larmes avaient eu pour moi le goût de l’hydromel. Ses cris, ses gémissements plaintifs, ses appels et sa douleur avaient été que de douces balades à mes oreilles… Rien que d’y repenser, j’en frissonnais presque. Cependant, comme nous le savions tous, probablement tout comme mon sujet d’étude le savait lui-même, toutes les bonnes choses avaient une fin et cela de tout temps. Je m’étais bien vite lassé de mon jouet. Vers la fin, il n’était plus qu’une larve. Même ses pulsions et sa faim ne lui permettaient plus de bouger ne serait-ce qu’un cil. Quel gâchis ! Il c’était laissé dépérir au point de tomber dans un état larvaire. J’avais donc mis un terme à tout ceci. Il s’était laissé dépérir au point de tomber dans un état presque végétatif. J’avais exécuté mon expérience avant de la réduire en cendres. Ce chalenge – car pour moi cela n’avait été rien d’autre – avait cependant été une réussite. Sans intervenir directement, j’avais pu me rendre indispensable à cet être. J’avais rendu un être si dépendant de mon bon vouloir qu’il n’était parvenu à rien sans moi. Je ne connaissais ni échec, ni regret, je ne tolèrerais jamais la médiocrité.

Cette nuit, je partais à la recherche d’une nouvelle distraction. Bientôt, je me mettrais en quête d’un nouveau défit à relever. Pour l’heure, il était grand temps de passer à autre chose : place à l’amusement et au plaisir. Je cherchais un endroit animé. Quoi de mieux pour se fondre dans la masse que d’en faire partie pour ne pas être remarqué ? Mes pas me guidèrent donc tout naturellement vers le port. Quartier oh combien animé, autant le jour – de ce que l’on en dit – que la nuit ; avec ses marchés, ses trafiquants, ses auberges, ses tavernes, ses filles de joies, ses ivrognes, ses bagarres, et que sais-je encore ! Rien de tel pour flâner que de regarder ces créatures – autrement dit ces hommes – grognant, criants, griffant, se battant… Imbibés d’alcool comme ils étaient, j’assistais là, face à cette bagarre, à un retour à l’âge de pierre. Une distraction l’espace d’un instant, où l’homme et la bête ne faisaient plus qu’un. Dire que l’humanité nous avait toujours considéré – nous autres habitants de la nuit – comme des bêtes. Ce spectacle animal, bien que distrayant pour quelques secondes, me lassait bien vite. Je repris donc naturellement ma route.

Cherchant un endroit où je trouverais une distraction d’une durée de plus d’un instant, mes pas me guidèrent devant ce que les humains nommaient auberge, mais qui pour moi, tenait plus du taudis insalubre. Ici est là, des clients tous plus crasseux les uns que les autres. Certains avaient des filles de joies sur les genoux alors que d’autres s’amusaient déjà, aux yeux de tous, avec leur conquête d’une nuit allongée sur un banc, lorsque ce n’était pas sur une table. Sur le sol, quelques ivrognes se roulaient déjà à terre. Parfois, le propriétaire des lieux – aidé de quelques autres – les balançait à l’extérieur sans ménagement. J’avançais lentement en regardant autour de moi. Je me demandais si réellement j’allais trouver de quoi me distraire en ces lieux. Cependant, ce n’était pas la distraction potentielle qui me faisait rester ici. Il s’agissait de tout autre chose. Dès que j’avais franchi les portes poisseuses de ce taudis, j’avais senti une présence. Oui, c’était bien cela qui me faisait rester en ces lieux. J’avais senti la présence de l’un de mes semblables dans ce bouge. Cela avait piqué ma curiosité. Je ne m’étais pas attendu à trouver un habitant de la nuit ici. Mes pas, ou plutôt, mon instinct, me guida à lui. Ce fut dans le fond de l’auberge, près du feu crépitant, assis à une table que je le trouvais. Sans un mot, j’approchais lentement. Je pris place à sa table, face à lui. Je plongeais mon regard d’encre dans le sien, sans desserrer la mâchoire. J’agissais non pas par défit, mais pour le jauger en quelque sorte.

Sa mort humaine avait dû être plus tard que la mienne, pourtant, je sentais la « jeunesse » de sa « mort ». Il paraissait plus âgé et moi je ressemblais à un gringalet à côté de lui, pourtant, il n’en était rien. Les apparences avaient toujours été trompeuses, et j’avais toujours aimé ça. Il avait piqué ma curiosité à vif, pourtant, je restais muet comme une tombe. Ironique pour un non mort d’employer une telle comparaison, n’était-il pas ?

En cet endroit pourtant propice aux rencontres incongrues, il me fallait avouer que je ne m’attendais pas à faire une rencontre telle que celle-ci. L’un de mes semblables se tenait devant moi. Nous nous jaugions du regard sans un mot, sans animosité, sans mépris, agressivité ou provocation aucune. Je l’observais et de mes observations, je tirais mes propres déductions sans pour autant le juger. Il dégageait une odeur d’embruns avec une pointe d’écume salée. Soit il avait été passager sur un navire, soit il faisait parti d’un équipage. Une chose m’était cependant certaine : il avait prit la mer dans un passé qui était proche… Chaque cellule de sa peau en était encore imprégnée. Cela ajoutait un petit quelque chose à son charme naturel déjà certain, mais aussi, un côté presque mystérieux qui appelait comme un échos ma curiosité. Prendre la mer, lever la grand voile, prendre le large et glisser sous les vents, un rêve d’enfant pour ma part, et une réalité pour lui. Rien ne me ferait cependant quitter mon terrain de jeu ou de chasse, suivant les aléas du temps, de mes envies et besoins. J’enviais ce mode de vie autant que je le fuyais. La terre signifiait pour moi la certitude, alors que la mer regorgeait d’incertitudes à mes yeux. Cet habitant des ténèbres rassemblait à mes yeux bien plus de courage que je n’en possédais moi-même et que bon nombre d’entres-nous, en possédait… En mer, un incident et point de refuge contre le soleil ; sur terre, seul l’écervelé n’en trouverait pas.

J’observais ses gestes afin qu’ils m’en fassent découvrir davantage sur cet inconnu. Je préférais amplement cela à une pluie diluvienne d’interrogations inappropriées, futiles et indiscrètes. Son assurance dans ses gestes autant que dans ses paroles me laissaient entrevoir qu’il était homme à ordonner et non à être commandé. Il devait être un dirigeant. En suivant mes précédentes déductions, j’en venais facilement à la conclusion suivante : il devait être le capitaine d’un navire. Son charisme, tout comme ses gestes impérieux étaient en parfait accord avec mes conclusions.

« A la Mort, notre fidèle compagne… »

J’inclinais légèrement la tête en avant, avant de la relever en signe de remerciement pour son invitation. Je n’avais pourtant guère l’habitude de boire. Je n’étais pas friand de boissons alcoolisées. Cependant, je ne désirais ni paraître impoli, ni paraître être un midinet. Un verre, voire deux, n’avaient jamais ramené à la vie un non mort. Plus que la mort, l’idée de revenir à la vie me faisait frissonner. Pathétique comme idée n’était-il pas ? Pourtant, je ne regrettais rien de ma vie passée, d’ailleurs, cela remontait à si longtemps que je l’avais omise volontairement. Par un subtil sourire, j’appuyais mes remerciements insinués. Trinquant avec lui, je levais moi aussi mon verre en ne quittant pas son regard – comme le voulait la tradition – prenant à mon tour la parole :

« … Et à la vie, notre hydromel… »

Nos verres s’entrechoquèrent et je plongeais ensuite mes lèvres dans le mien pour y boire quelques gorgées – qui jamais n’apaiseraient ma sanglante soif – pour ensuite le reposer sur la table. Je relevais ensuite le regard lentement vers mon interlocuteur. Une étincelle d’envie et de plainte se confrontait dans mes yeux. Je laissais de nouveau le silence faire son office quelques minutes avant de reprendre la parole :

« La bienséance veut que le nouvel arrivant ce présente se présente, hors j’ai oublié de le faire. Trop de temps plongé parmi les mortels m’en ont fait oublier les bonnes manières. Je me nomme Dimitrius Noctaven. »

Un nom n’était qu’un nom, cependant, il était toujours mieux comme dénomination. Le mien, pour les anciens, était lourd de sens. J’étais à leurs yeux, l’ingrat qui avait tué son mentor, si Sire, après avoir obtenu de lui, tous les enseignements qui lui étaient utiles, mais aussi, qui avait agi par intérêt et défit. Pour ces médisants, j’étais tout simplement synonyme de traîtrise, alors qu’ils jugeaient sans jamais posséder tous les éléments. Je ne me souciais guère de ces ragots "de mégères". Les "on dit" ne m’avaient jamais préoccupé ou suscité un quelconque intérêt chez moi. Ils m’indifféraient.

« Briggs…Capitaine Benjamin Briggs… »

Oh oui, je l’avais tué. Il avait fait de moi son semblable sans mon consentement. Je devis cependant reconnaître que je ne regrettais absolument pas d’être devenu une créature de la nuit. Je n’acceptais pas que l’on m’impose des choix qui n’étaient pas miens. Aussi, il était devenu ma cible et par la même, mon premier challenge. J’avais attendu d’apprendre de lui tout ce qu’il m’était utile de savoir au sujet de ma nouvelle condition. Je m’étais ensuite débarrassé de lui. Sa tête avait été enterrée dans un lieu sans, et son corps brûlé ; deux précaution valaient mieux qu’une. Rien que d’y repenser, j’en aurais presque e un large sourire. Je chassais ses souvenirs de mon esprit bien vite, pour revenir sur "terre".


« Quels vents vous amènent en ces lieux ? »

« Le vent de la vengeance me pousse en permanence, et seule une cruelle lassitude liée à un long combat pour ne point dévier ma route m‘amène à faire ici brève escale…Plus que me ressourcer, reprendre mes esprits… »


Ce fut un léger sourire qui anima mon visage lorsque mon interlocuteur – le Capitaine Benjamin Briggs – s’excusa pour ses interrogations. Cela ne me dérangeait nullement de lui répondre puisque ses questions étaient – à mon regard – légitimes. Je le regardais avec intérêt, écoutant ses paroles qu’il déversait avec aisance, mais ô combien lourdes de sens. Le silence revint entre nous, un silence dont lui aussi – j’en avais la certitude – connaissait le sens autant immergé qu’émergé. Ne dit-on pas le calme avant la tempête ? Ce fut cette fois d’entre mes lèvres qu’elle prit son envol.

« La vengeance est le plus doux des hydromels mêlé harmonieusement au plus intransigeant des venins »

« Mais et vous-même en vérité ? Il est bien surprenant endroit celui dans lequel vous semblez avoir élu domicile…à moins qu’il ne s’agisse d’un quelconque vœu, d’un acte sacré, le secret codicille, et que vous ne puissiez de l’endroit partir, sans avoir la crainte de vous trouver marqué du sceau de l’infamie… Mais je m’égare à nouveau, sans doute n‘ai pas de droit à émettre ces questions…Trop de silences en mer accumulés…Pardonnez cette curiosité malvenue… »

Mes paroles ne firent qu’exprimer un sentiment que je connaissais probablement trop bien. Je ne jugeais pas – je ne me le permettais aucunement – je ne faisais là qu’énoncer le fruit de ma propre mésaventure.

« Votre curiosité n’a rien de dérangeant, je l’ai moi-même été à votre égard. »

Je pris une autre gorgée de ce liquide ambré, comme si j’avais besoin de m’éclaircir la voix, ou peut être d’humidifier ma gorge. Dernier reflex de mon passé de mortel. Je ne me plaisais pas là à engendrer un quelconque mystère, il n’y en avait nullement lieu.


« Je ne suis ici que de passage, comme vous-même, selon toute vraisemblance. Les raisons de ma venue diffèrent cependant. »


Charles Baudelaire a écrit en parlant de l’homme et la mer :

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir; tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais à plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets:
Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes;
O mer, nul ne connaît tes richesses intimes,
Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voilà des siècles innombrables
Que vous vous combattez sans pitié ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
Ô lutteurs éternels, ô frères implacables!

Charles Baudelaire, L’Homme et la Mer, Les Fleurs du Mal 1857

A croire qu’en son temps le poète avait eu un Capitaine Benjamin Briggs face à lui. À mes yeux de novice en matière de navigation, la première ainsi que la troisième strophes qualifiaient parfaitement ce Capitaine peu ordinaire. Bien loin se trouvait la caricature du marin bourru et dénué de culture. C’était sans doute cela qui nous différenciait le plus. Il était en quelque sorte libéré de sa condition de terrien, quand à moi, je me complaisait dans cette dernière… Dans ses veines devaient couler les flots des océans et dans les miennes, le sang bouillonnant de la terre.

Je connaissais ma condition. J’aimais la terre et ses fureurs lorsque son sang bouillonnant elle déversait. J’aimais son calme et sa frigidité lorsqu’elle se laisser aux glaces éternelles. J’aimais sa bonté lorsqu’elle offrait sa fertilité, tout comme sa brûlure la plus aride. Bien incapable, je n’aurais été que de la quitter pour m’en aller voguer au gré des vents et des eaux.


« Je me suis abreuvé de mon hydromel venimeux, il y a bien longtemps aujourd’hui. Je suis las à présent, je m’ennuie. Je tourne en rond, je dois bien le reconnaître. Je cherche aujourd’hui quelques distractions, ou plutôt, quelques nouveaux défis. »

Oui, c’était cela qu’il me manquait à présent. Je n’avais plus rien pour me distraire, le temps était venu que je me trouve un nouveau challenge à relever. Je m’endormais dans une condition qui ne me convenait guère. Une chose m’interpella cependant, le Capitaine avait-il songé un instant à l’après ?


« Mais vous-même, lorsque vous vous serez abreuvé de votre nectar, que ferez-vous ? Avez-vous songé à vos pas une fois votre quête achevée ? »

Peut-être que cette fois je me montrais bien trop curieux, peut être n’avais-je, en réalité, pas le droit de poser une telle question. Peut-être étais-je allé trop loin. Il était si rare qu’un homme – ou un vampire – gardent la même motivation une fois celle-ci satisfaite. Je me demandais quel pourrait être le moteur d’un homme de sa trempe s’il perdait ce qui le faisait avancer.

Je le regardais avec une certaine curiosité. Il ne s’agissait de rien de malsain, mais il avait suscité mon désir d’en savoir plus et quelque part – je devais le reconnaître – mon envie de savoir s’il ressentirait lui aussi cette lassitude qui me dévorait de l’intérieur depuis quelques décénies.

  
« Combien de fois cette question, au fil de l’eau glissant sur la quille de mon navire, je me suis posée, je ne sais plus… Longtemps j’ai louvoyé entre les hésitations, longtemps je me suis heurté aux écueils de ma pensée encore « humanisée », me suis brisé sur les récifs de mes craintes, de mes frayeurs ancestrales, de mes acquis sociologiques et culturels, de ce qu’on m’avait préalablement inculqué... Et puis, comme une éclaircie au cœur de la tempête, une nuit j’ai observé la lune se lever, et j’ai su…Instantanément l’évidence de mon devenir s’est imposée… Lorsque ma quête sera consommée, que ma colère sera consumée, mes compagnons d'infortune vengés et reposant en paix de leur juste et éternel sommeil…alors viendra mon tour…  Il y a si longtemps que je n’ai vu le jour, que pour moi une aurore ne s’est pas levée…Voila ce que je deviendrai, voila ce que je ferai… »

Etranges aspirations que d’en venir à souhaiter sa propre finalité. Ne voyait-il dont aucune autre échappatoire à son funeste destin ? Pour beaucoup le mort ne signifiait pas une fin en soit, mais en réalité, ils y voyaient une continuité ou un éternel recommencement. Je ne pouvais m’empêcher de m’interroger sur ce qu’il en était pour le Capitaine Benjamin Briggs. Pour ma part, je ne voyais là qu’un point final à une existence. Peut-être était-ce cette vision qui me faisait fuir la grande faucheuse. Je me refusais de prendre place à bord de la carriole de l’Ankou et je n’aspirais guère à n’être réduit à l’état de rien, de néant, de chaos. Selon mon opinion si certains se plaisaient en l’après-mort ce n’était que dans l’idée se réconforter de la perte d’un proche, ou pour se rassurer sur son propre destin.

Ce qui me surprenait c’était qu’un être tel que semblait l’être ce Capitaine n’aspirait à rien d’autre – une fois son nectar délecté – qu’au néant. Comment pouvait-on ne rien désirer d’autre ? Une nouvelle fois, il venait de piquer à vif ma curiosité étonnamment grandissante en sa présence. D’ordinaire je ne me souciais guère de ceux qui m’entouraient ou que je croisais au gré des aléas de mes pas. Pourtant quelque chose chez ce non mort attirait inexorablement toute mon attention. Peut-être était-ce cette différence entre nos mondes, lui les flots, moi la terre. Je m’interrogeais sur la manière d’assouvir ce désir naissant d’assouvir cette curiosité sans paraître grossier ou déplacé.

Le silence qui avait de nouveau prit place entre nous était pesant d’une certaine manière. Il n’est rien de plus tranchant et empoisonnés que les verbes. N’y avait-il pas plus probant que les mots dans le silence et les actions ? Les mots étaient comme le tranchant d’une lame. Ils pouvaient blesser au plus profond les âmes, tout comme protéger et apaiser les cœurs. N’était-ce pas ironique ?


« La fin serait donc une perspective qui vous attire. Ironie quelque par qu’un éternel veuille de nouveau s’inscrire dans le temps. N’y a-t-il donc rien, pour vous-même, ou si vous aimez l’altruisme, pour les autres, auxquels vous pourriez aspirer ? Peut-être un jeune immortel, ayant ce même besoin de nectar, ou ce même désir de finalité, mais qui peut-être aurait besoin d’un guide. Ou peut-être un mortel à veiller. Cela ne vous parle guère ? »

Je marque un temps d’arrêt. J’étais tellement absorbé par ce désir tant opposé au mien que j’en devenais presque impoli et indiscret.

« Je suis navré, je me mêle de ce qui ne me regarde pas. Je n’ai pas à vous faire subir un quelconque interrogatoire. Mes intentions n’étaient guère de me montrer à ce point indiscret, et je m’en excuse. »

Je ne faisais pas grand cas des mortels et je ne m’étais jamais pris d’affection pour l’un des notre. Mon éternité était – jusqu’à présent – solitaire et rien ni personne ne m’avait encore donné l’envie et le besoin qu’il en soit autrement. Pour l’heure, j’avais une compagnie intrigante – bien que passagère – qui me tirait de cette routine des jeux et défis que je me posais à moi-même afin de me distraire. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas réellement apprécié une présence et une conversation. Peut-être était l’éphémère de ce moment qui ne le rendait que plus agréable à mes yeux.

« En quoi cela animerait-il mon avenir infini, pouvez-vous me le dire ? Niez-vous qu’un des fondements de notre peuple soit l’égoïsme ? Notre mode de…naissance lui-même en est preuve flagrante. Oseriez-vous m’affirmer sans rire que nos sires ont, ce faisant, fait preuve d’altruisme ? Allons ne cherchez pas à vous leurrer, ce que vous proposez n’est que mirage évanescent, chants de sirènes pour caïnites naïfs…Disant cela je ne cherche en rien à vous offenser. Du peu que j’ai côtoyé, vous êtes certainement de notre caste le plus intéressant. Mais avouez qu’au fond de vous-même vous ne croyez aucun mot de ceux que vous venez pourtant de prononcer…  Vous êtes plus âgés que moi, je le sens. Et vous m’affirmez que votre vengeance est accomplie…Alors…En toute franchise, dites moi sans détour, que faites vous aujourd’hui de votre non vie, qu’est-ce qui vous anime, comment remplissez-vous de ces éternelles heures, qui défilent invariablement, l’obstiné vide ?... »

Ces paroles me firent sourire. Il avait une vivacité d’esprit fort intéressante. Il avait mis le doigt sur des éléments auxquels je n’avais guère de réponse satisfaisante. Il avait cependant raison, faire d’un mortel l’un de nos semblables était bien souvent guidé par l’égoïsme. Autrement – si ce n’est par désir de vouloir une personne à jamais près de sois, ou pour punir – pour quelle autre raison ferions nous perdurer les notre ? En quel sens offririons-nous l’immortalité à un autre si ce n’était pour assouvir quelques désirs qui nous étaient propres ? L’altruisme n’était effectivement pas de mise lors de la transformation. Rien n’était plus égoïste que le baiser vampirique.

Pourtant, si ce n’était en prenant un infant sous leur aile, certain faisait preuve – tout au contraire – de cet altruisme qui ne m’attirait guère. Ils utilisaient leur immortalité au service des autres. Pourquoi ? Je l’ignorais. Peut-être parce qu’ils se sentaient redevables ou encore pour expier quelques pêchers passés de quelques natures étranges, voir même, douteuses.


« En effet, je ne crois pas en l’altruisme, et comme vous l’avez si bien dit, faire naître l’un des notres n’est qu’égoïsme. Cependant, je sais, pour l’avoir vu chez d’autres, que certains de plaisent à mettre leur immortalité au service d’autrui. Que ce soient de mortels ou de nos pairs. Effectivement je suis plus âgé, mais il me semble que nos existences ne peuvent être comparées, que le temps sur terre connaît une course qui diffère de celui en mer. Mes heures passent au rythme de défits que je me lance, certains des plus puérils, d’autres des plus passionnants. Dans le fond, il me semble que je recherche une raison de ne guère partir, alors peut être lorsque j’aurais accompli cette dernière chose, je m’en irais tel que je suis venu. Du moins, à ce qu’il me semble. Je ne peux prédire l’avenir, peut être trouverais-je un autre prétexte pour finalement rester. »

Réflexe ultime et conditionné de mon existence de mortel ou simple désir réel de poursuivre ? Je ne saurais le dire. En cet instant, la fin n’était pas une chose à laquelle j’aspirais. D’ailleurs y songeais-je réellement parfois ? Je craignais que non. Cette rencontre fortuite et passionnante me permettait sûrement de me poser enfin les bonnes questions. Serais-je orgueilleux au point de vouloir inlassablement défier la mort ? Avais-je trouvé en cet acte presque désespéré de défiance mon ultime défit ?

Ironique pour un homme tel que moi de se poser de telles questions seulement maintenant. La maturité devait sans nul doute me manquer malgré le poids des années.


« Je vous retourne le compliment Capitaine, je n’ai pas souvenir d’avoir rencontré l’un de nos pair qui soit aussi agréable que votre compagnie. Mais permettez-moi une curiosité plus personnelle. Une chose m’intrigue. Pourquoi avoir choisit la mer, mais est-ce vous qui avez fait ce choix, ou bien elle ? »


J’étais curieux de sa réponse. Selon moi, nous ne choisissions pas toujours notre élément. Le mien était la terre, certes, mais était-ce bien moi qui en avait décidé ainsi ou elle même ? Rares furent les occasions ou je l’avais quitté, au point qu’il ne m’en restait comme gage que de vagues sensations et images. D’ailleurs, de mon état passé de mortel, l’expérience avait été pour le moins désagréable. Aussi ma question pouvait également se formuler ainsi : "Étaient-ce des évènements de son passé qui avaient forgé ainsi sa vie au fil de l’eau, ou étaient-ce les océans qui l’avaient forgés ?".

« N’ayant pas eu capacité à mettre quelque sagesse à mon propre service aux temps où cela eut été nécessaire et bienfaisant, comment pourrai-je maintenant porter conseil à qui que ce soit…

Contrairement à vous mes heures ne passent pas, elles s’empilent sur le pont de mon éternelle traversée, et je les observent qui se gaussent de mes anciennes faiblesses, de mes orgueilleuses assurances, me rappelant là où elles m’ont tristement menées. Alors je brise du temps l’indicible carcan, et je vogue à la poursuite d’une improbable fin, je guide la barre au sel de mon destin…Mais qu’il soit permis qu’à d’autres innocent j’épargne une telle douleur, une telle tristesse…cette absence de vieillesse…

Je n’aspire qu’à achever cette croisière, mais l’aboutissement de ma vengeance ne sera qu’escale…si elle aboutit bien évidemment les choses iraient différemment si elle venait à achopper, mais je n’envisage pas cette éventualité désagréable.
Dans l’instant de la fin je reprendrai le bord, car mon existence désormais est liée, et mes larmes salines ne peuvent plus se mêler à d’autres que celles de l’océan… »


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